Des fantômes pour Noël : une tradition victorienne

En décembre 2017, le réputé Smithsonian Magazine, une revue consacrée à la science et la nature publiait un article surprenant intitulé « Plaidoyer pour le retour des histoires de fantômes à Noël ». Dans ce texte, Colin Dickey appelle le grand public à remettre au goût du jour une ancienne coutume anglaise : les histoires de fantômes racontés en bonne compagnie le soir de Noël.
Le goût de la population anglaise pour les récits fantomatiques, spécialement durant les Fêtes de fin d’années, ne date pas d’hier. Dans Le conte d’hiver (1610) de William Shakespeare, le dramaturge présente ce dialogue :
Hermione : De quels sages propos est-il question entre vous ? Venez, mon ami ; je veux bien de vous à présent ; je vous prie, venez vous asseoir auprès de nous, et dites-nous un conte.
Mamillius : Faut-il qu’il soit triste ou gai ?
Hermione : Aussi gai que vous voudrez.
Mamillius : Un conte triste convient mieux en hiver ; j’en sais un d’esprits et de lutins.
Hermione : Contez-nous celui-là, mon fils : allons, venez vous asseoir. Allons, commencez et faites de votre mieux pour m’effrayer avec vos esprits ; vous êtes fort là-dessus.
Le personnage raconte alors à l’oreille de sa compagne l’histoire en question, laquelle les lecteurs du Barde ne connaitront jamais : la performance étant interrompue par l’arrivée d’autres personnes. Toujours est-il que cet exemple montre le lointain intérêt anglais pour ce type de récits. Pendant longtemps, l’hiver durant laquelle la lumière disparait rapidement en fin de journée, est devenue une période de choix pour se rassembler autour du feu et se raconter des histoires où spectres et autres apparitions du royaume des morts viennent peupler la nuit.
C’est au milieu du XIXe siècle, à l’aube de l’ère victorienne, que cette tradition connait un essor fulgurant. La publication de Un chant de Noël (A Christmas Carol) par Charles Dickens en 1843 vient donner un nouveau souffle aux histoires de fantômes narrées au cours du réveillon. Dans ce roman, Dickens raconte comment l’avaricieux et détestable Ebenezer Scrooge, la veille de Noël, reçoit la visite du fantôme de Jacob Marley, son ancien associé. Celui-ci lui annonce qu’il doit changer, sans quoi il connaitra la damnation éternelle. Marley sait que Scrooge n’arrivera pas à s’amender par lui-même. C’est pourquoi il recevra la visite de trois autres fantômes pour lui montrer le droit chemin… L’œuvre connait un succès immédiat et deviendra l’un des contes les plus populaires de Dickens.
Un chant de Noël est un exemple emblématique d’une histoire de fantômes à raconter la nuit du 25 décembre. Ce type de récit n’a pas pour seule ambition de divertir; au contraire, il cherche à dispenser une morale. Si le revenant peut parfois effrayer, il peut également, comme c’est le cas avec Scrooge, être porteur d’un avertissement.

Plusieurs chercheuses et chercheurs en littérature et en folklore ont montré comment l’industrialisation effrénée de la Grande-Bretagne durant le XIXe siècle a fortement contribué à populariser les histoires de fantômes à Noël. Selon Tara Moore, professeur de langue anglaise, cette transformation socio-économique a eu deux effets notables : d’abord, elle a favorisé l’exode vers les grandes villes où la population ouvrière a voulu par la suite retrouver les histoires de sa campagne natale, et puis le développement technologique en matière d’impression à permis le tirage à grand volume des journaux. Résultat : la population urbaine déracinée trouve dans les feuilletons des journaux les histoires de fantômes lui rappelant son passé rural.
Cette situation est paradoxale considérant la manière dont les histoires de fantômes s’opposent généralement aux nouvelles valeurs modernes. Pour la folkloriste Brittany Warman, la popularité de ces histoires effrayantes est fortement nourrie par la domination de l’industrie et de la science sur la société anglaise de l’époque. Les fantômes sont là pour rappeler aux mortels les vertus traditionnelles face à une modernité technique basée sur la consommation, l’exploitation et les machines.
Avec ce court voyage au cœur de la société victorienne, on comprend mieux l’intérêt du Smithsonian Magazine de faire revivre les histoires de fantômes à l’approche des Fêtes. Il est peut-être bon de faire comme le vieux Scrooge et de profiter de Noël pour se rappeler ce qui compte vraiment !
Note : Dans son article « Ghosts on the Nog », le journaliste Clin Fleming présente ses cinq histoires de fantômes de Noël préférées.
Sources
Belsey, C. (2010). Shakespeare’s Sad Tale for Winter : Hamlet and the Tradition of Fireside Ghost Stories. Shakespeare Quarterly, 61(1), 1‑27. https://doi.org/10.1353/shq.0.0136
Dickey, C. (2017, décembre 15). A Plea to Resurrect the Christmas Tradition of Telling Ghost Stories. Smithsonian Magazine. https://www.smithsonianmag.com/history/plea-resurrect-christmas-tradition-telling-ghost-stories-180967553/
Ehnes, C. (2012). “Winter Stories — Ghost Stories… Round the Christmas Fire” : Victorian Ghost Stories and the Christmas Market. Illumine: Journal of the Centre for Studies in Religion and Society, 11(1), Article 1. https://doi.org/10.18357/illumine.ehnesc.1112012
Yuko, E. (2021, décembre 15). How Ghost Stories Became a Christmas Tradition in Victorian England. History.com. https://www.history.com/news/christmas-tradition-ghost-stories