En montant la rivière : ode à la musique trad

En montant la rivière : ode à la musique trad

Contrairement à une époque pas si lointaine, les publications sur le folklore sont aujourd’hui fort rares. C’est la raison pour laquelle j’ai accueilli avec beaucoup d’enthousiasme l’essai En montant la rivière de Sébastien Langlois et Jean-François Létourneau, paru en 2023 chez Mémoire d’encrier. Dans ce livre de près de 200 pages, les auteurs étudient minutieusement la tradition du chant folklorique francophone en Amérique. En raison de l’anonymat derrière sa création, la chanson traditionnelle est un objet d’étude à la fois volage et collectif, dont les racines se retrouvent parfois dans les recoins les plus inattendus.

Dans un texte divisé en cinq parties, En montant la rivière propose un voyage aux sources de cette tradition. Dans « L’imaginaire canadien et la tradition orale », on découvre comment ce type de chant en provenance d’Europe est venu s’imprégner du territoire américain pour y donner sa propre couleur. Loin de se cantonner au simple divertissement, les chansons traditionnelles sont devenues au fil du temps un repère culturel sur lequel s’est construite l’identité francophone, mais également la résistance de cette identité au fil de l’histoire.

Avec le chapitre « Les chansons d’avirons », Langlois et Létourneau insistent sur l’influence des voyageurs – les hommes exerçant la traite des fourrures dans l’ouest – sur le développement de la tradition musicale. Le chant joue deux rôles bien précis dans ce contexte : 1) il permet de rythmer le travail des canoteurs et 2) devient un moment de création pour ceux-ci. En effet, l’analyse met en évidence la manière dont ces hommes ont adapté des chansons existantes héritées de la tradition européenne pour ensuite créer leurs propres compositions exposant la réalité de leur existence basée sur le voyage et le déplacement.

Impossible de se lancer dans une telle aventure culturelle sans prendre en compte les contacts avec les Premiers peuples. Dans « La chanson et les Premiers peuples, les auteurs montrent comment les langues et les cultures autochtones ont fortement imprégné les chansons francophones, notamment au moment des contacts liés à la traite des fourrures. On constate également une évolution de cette relation :

« Peu à peu, à mesure que la culture canadienne s’est enracinée dans le territoire américain au gré des voyages de bassin versant en bassin versant, la figure du bûcheron s’est substituée à celle des coureurs des bois et l’influence culturelle ‒ pourtant fondatrice ‒ des Premiers Peuples s’est vue diminuer jusqu’à être complètement oubliée ou niée au cours des 19° et 20° siècles. » (p. 120-121)

Il faut reconnait ici une grande délicatesse dans le traitement du sujet par les auteurs. Ils parviennent à traiter avec franchise et lucidité d’une relation franco-autochtone trop souvent idéalisée par l’historiographie.

La quatrième partie intitulée « Les chansons de bûcherons » revient justement sur l’évolution de la chanson traditionnelle francophone à travers le prisme des travailleurs forestiers du XIXe siècle. Deux éléments ressortent de ce segment. D’abord, l’ambivalence des chants, tant à travers leur rôle que leurs représentations. Les auteurs soulignent comment les chansons sont à la fois un espace de résistance, mais également une célébration de la société traditionnelle (p. 144). Ce paradoxe est également présent dans les représentations. Par exemple, on célèbre l’importance des femmes dans la réalisation des activités économiques des hommes, mais on cantonne leurs représentations à leurs rôles traditionnels (p. 143). Le second élément tient à l’évolution du répertoire. Le chantier forestier apparait comme un lieu de rencontre entre les Canadiens, les Anglais et les Irlandais, les Écossais et les Acadiens. Ces échanges auront un impact sur le développement des chansons, notamment l’adoption de nouveaux styles musicaux.

« De la tradition orale à la littérature écrite, à la chanson d’aujourd’hui » revient sur l’évolution de cette tradition jusqu’à nous. Essentiellement ancrée dans le XXe siècle, cette dernière partie met en lumière la tension existante entre la tradition orale et la modernité littéraire dans la culture francophone. Les auteurs remarquent un nouveau paradoxe : l’émergence de la littérature canadienne française, si elle marque une rupture avec l’oralité, reprend à son propre compte la tradition orale. Cette partie fait appel à un grand nombre d’exemples tant littéraires que musicaux pour mettre en évidence mettre en évidence cette dynamique, comme L’influence d’un livre (1837) de Philippe Aubert de Gaspé. Cette dernière partie permet également à Langlois et Létourneau de souligner les différentes initiatives ayant eu cours dans les dernières décennies pour préserver la tradition musicale folklorique au Québec. On y découvre toute la richesse de la musique trad actuelle.

Solidement documenté et habilement articulé, cet essai est sans conteste une riche contribution au folklore québécois. Sans glorification inutile, l’ouvrage rappelle la grande importance du territoire dans la construction de la culture, tout comme l’influence absolument vitale des échanges, notamment avec les Premiers peuples.     

Sébastien Langlois et Jean-François Létourneau, En montant la rivière, Mémoire d’encrier, 2023.

 

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *