[Terroirs légendaires] La Côte-Nord

Les légendes naissent de la rencontre entre les gens et leur environnement. Elles évoquent à la fois l’expérience du réel et l’aura du passé. Ces récits fortement ancrés dans la géographie viennent nourrir l’appartenance aux lieux, car loin du simple contact physique, les légendes sont des ponts permettant à l’esprit de se connecter au territoire.
Avec cette série d’articles, j’explore le folklore québécois à travers le prisme de ses régions. Les paysages de la vallée du Saint-Laurent cachent une riche tradition d’êtres surnaturels et de lieux empreints de mystères, lesquels ne manquent jamais l’occasion de faire écho à l’histoire locale. Pour chaque région, je présente des récits légendaires et leurs sources.
Aujourd’hui, cap sur la Côte-Nord !
1) Gamache, le sorcier d’Anticosti
Philippe-Ignace-François Aubert de Gaspé dans L’influence d’un livre paru en 1837 (considéré comme le premier roman canadien-français) évoque la figure du légendaire Gamache. Réputé sorcier, le maître de l’île d’Anticosti attise les craintes des Nord-côtiers, mais également des Gaspésiens.
La notice du répertoire Histoire et culture régionale du Québec sur le site de l’Université du Québec à Trois-Rivières nous en apprend un peu plus sur lui :
« La plus célèbre est la légende de Louis-Olivier Gamache, moitié ogre, moitié loup-garou.
On disait de lui qu’il était protégé par le diable. Il faisait tellement peur que personne n’osait l’approcher.
On prétendait qu’il était l’ami intime du plus puissant des démons, et qu’une fois, à Rimouski, il avait donné un grand souper où Satan était son invité. Une autre fois, il aurait crié au diable de lui donner du vent. L’instant d’après, la chaloupe était partie, ses voiles gonflées par le vent, alors que la mer était lisse et que tous les autres bateaux ne bougeaient pas.
On racontait encore qu’il était un pirate protégé par le diable. Une fois, seul avec ses amis invisibles, les démons, Gamache s’était emparé de toutes les marchandises d’un bateau. Il aurait alors été poursuivi par un bateau du Roi mais au moment où il allait être saisi, la goélette est disparue et il n’en est resté qu’une petite flamme bleue dansant sur les eaux. »
Gamache est loin d’être un personnage de fiction. De son vrai nom François Olivier Gamache, il a vécu durant plus de quarante-cinq ans sur l’île d’Anticosti. En consultant les sources et les archives, on comprend qu’il a volontairement attisé sa réputation de sorcier et de serviteur du Diable :
« Si on disait de lui qu’il soupait avec le diable, c’est qu’un jour, il entra dans une auberge à Rimouski alors qu’il n’avait pas mangé de la journée. Par plaisanterie, il demanda qu’on lui verse un souper pour deux personnes dans une chambre séparée.
L’hôtelière lui demanda : « Qui attendez-vous pour souper ?
Est-ce que cela vous regarde ? Vous serez bien payée, c’est assez. Retirez-vous et n’entrez point sans que je vous appelle. »
Gamache ferma soigneusement la porte et mangea seul le repas. Une fois le repas terminé, il appela l’hôtelière. Celle-ci faillit perdre connaissance en voyant deux chaises autour de la table tout en croyant qu’un seul homme n’aurait pas pu manger tout ce qu’elle avait servi.
Le lendemain matin, toute la région savait que Gamache avait passé la soirée avec le diable. »
Pour plusieurs personnes, la raison de ces mauvais tours est simple : en se créant une terrible réputation, Gamache tenait à distance les brigands et les pirates susceptibles de venir dévaliser ses réserves sur son île. Pour en connaitre davantage sur le personnage, on consultera l’article à son sujet sur l’Encyclopédie canadienne.
2) Les mystères de l’Île-aux-Œufs
À l’été 1711, l’amiral britannique Hovenden Walker reçoit l’ordre de faire voile vers Québec. Alors en pleine guerre de Succession d’Espagne, l’Angleterre souhaite affaiblir la France, sa rivale, en frappant sa colonie nord-américaine. La flotte commandée par Walker n’atteindra jamais la ville; une partie fait naufrage à hauteur de l’Île-aux-Œufs sur la Côte-Nord. Dévastée par ses pertes humaines et matérielles, l’expédition rebrousse alors chemin.
Cet évènement a donné lieu à toutes sortes de rumeurs et de légendes. En effet, l’Île-aux-Œufs est réputé être le théâtre d’apparitions fantomatiques. Dans le brouillard, on pourrait voir apparaitre la forme d’un navire ancien, ou encore la silhouette d’un homme. Plusieurs explications sont avancées pour expliquer cette présence dans les environs.
Dans le second tome de Légendes du Saint-Laurent (1985), Jean-Claude Dupont rapporte une histoire voulant qu’il s’agisse du spectre de l’amiral Walker lui-même :
« Seuls quelques soldats survécurent au naufrage; même la fiancée de Walker qui était du voyage périt cette nuit-là. Depuis ce jour, certains soirs, alors que le temps est chaud et humide, on peut apercevoir une grande frégate anglaise amarrée dans le brouillard. On dit que son capitaine est descendu sur l’île déposer des fleurs sur la tombe de sa fiancée enterrée le soir du naufrage. »
Laval Chouinard, dans le numéro 16 de la Revue d’histoire de la Côte-Nord (1992) évoque plutôt la légende entourant un trésor. En effet, suite au naufrage, les navires survivants auraient laissé derrière eux le trésor qu’ils transportaient pour prendre plus de naufragés à leur bord. Walker aurait alors demandé un volontaire pour rester sur place, en attendant que la flotte revienne chercher le trésor en question. L’homme en question aurait été assassiné, puis enterré sur l’île pour que son fantôme surveille les richesses de l’amiral.
« Et, depuis ce jour, les lendemains de tempête de nordet où la brume est épaisse, et la houle longue, il n’est pas rare de voir un officier de l’armée anglaise, une cape bleue sur les épaules, la main à la hauteur des yeux, debout sur les rochers du large, scruter la brume, pour y découvrir un bateau qui ne viendra jamais plus… Et telle est la légende! »
Sources
Boyko, John. (2023). « Louis-Olivier Gamache », L’Encyclopédie Canadienne, n ligne : https://www.thecanadianencyclopedia.ca/fr/article/gamache-louis-olivier
Champoux, Micheline. (s.d.). « Louis-Olivier Gamache, l’ami du Diable », Histoire et culture régionale du Québec, en ligne : https://oraprdnt.uqtr.uquebec.ca/portail/gscw031?owa_no_site=4080&owa_no_fiche=63
Chouinard, Laval. (1992). « L’Île-aux-Oeufs. Entre la légende et la vérité… », Revue d’histoire de la Côte-Nord, no.16, pages 14-15.
Dupont, Jean-Claude. (1985). Légendes du Saint-Laurent. II – De l’Île-aux-Coudres à l’île-d’Anticosti.
2 réponses
Très intéressant et captivant
Merci beaucoup, Mme Hébert 🙂