Du Poitou à Lavaltrie : voyage en chasse-galerie

Du Poitou à Lavaltrie : voyage en chasse-galerie

La chasse-galerie est sans conteste l’une des légendes les plus connues du folklore québécois. Cette popularité est notamment attribuable à la version qu’en a donnée Honoré Beaugrand en 1900. La veille du Jour de l’An, des bûcherons esseulés souhaitent s’évader du camp forestier où ils sont confinés pour les Fêtes. Mais la distance à parcourir et les conditions hivernales rendent impossible un tel projet. L’un d’eux propose alors de faire usage de la chasse-galerie. Mettant leurs âmes en garantie entre les mains du Diable, les joyeux compagnons embarquent à bord d’un canot, lequel s’envole dans les airs, et prennent la direction de Lavaltrie. À la grande surprise de leur famille, les bûcherons atteignent en peu de temps leur destination, où la fête bat son plein. Si l’histoire est bien connue, le nom de « chasse-galerie » continue de faire sourciller petits et grands.

Pour comprendre l’origine de cette histoire et de son appellation, il faut retourner en Europe. Dans son étude linguistique sur la chasse-galerie, Claude Poirier (2019) relève un premier sens à cette expression : « Horde effrayante d’êtres surnaturels (chrétiens punis pour avoir enfreint des préceptes religieux, démons, loups-garous) qui traverse le ciel pendant la nuit dans un tumulte de bruits, de gémissements et de cris d’animaux. » (p. 49) À première vue, cette définition semble faire peu d’écho à la tradition québécoise. Elle s’inscrit néanmoins dans une légende européenne aux adaptions régionales fort nombreuses. Dans le folklore de l’Europe existe cette idée d’une horde de fantômes et de démons parcourant le ciel à la veille d’évènements funestes. Parfois appelée la « Chasse sauvage », elle est aussi nommée la chasse Caïn, la chasse du roi David, la chasse Artus, ou encore la chasse Harlequin.

Donc, le voyage nocturne dans le ciel explique une première partie de l’expression. La compréhension du mot « Galerie » est cependant moins aisée. Ludmila Bovet (1996) évoque trois hypothèses. La première réfère à un certain Gallery, prétendu seigneur du Poitou, condamné à chasser pour l’éternité pour avoir préféré cette activité à la messe du dimanche. La seconde voit dans « galier », mot ancien désignant le cheval, une autre piste. La troisième explication semble beaucoup plus prometteuse :

« […] Le mot galerie a existé en français du Moyen Âge et jusqu’au XVIe siècle avec le sens de « réjouissance », « divertissement bruyant ». Cela s’accorde bien avec la chasse-galerie telle qu’on la connaît au Québec — les joyeux lurons voyageant en canot en chantant à tue-tête — mais pas avec la chasse infernale connue en Europe. » (p. 111)

Toujours est-il que cette histoire aurait été amenée en Amérique par des immigrants en provenance de l’ouest de la France, comme le Poitou et l’Anjou. Claude Poirier recense d’ailleurs plusieurs exemples de la chasse-galerie, et ce dès le XVIIe siècle, sous la plume notamment du père Lejeune. L’origine de cette légende est souvent justifiée à travers la crainte des bruits nocturnes. Chez Ludmila Bovet, les oiseaux migrateurs jouent un rôle central dans l’ancrage du mythe dans la réalité. Au printemps, les grandes envolées de volatiles, de retour au pays, pourraient avoir eu un impact considérable sur les craintes nocturnes de la population réveillée en pleine nuit par les jacassements multiples de ces animaux.

Sources

BOVET, Ludmila. « Le voyage fantastique : la chasse-galerie », Québec français, no 100, p. 110‑112.

POIRIER, Claude. « La chasse-galerie : de l’ethnologie à la linguistique », Rabaska : revue d’ethnologie de l’Amérique française, vol. 17, p. 45‑58, https://doi.org/10.7202/1066006ar.

Le texte « La Chasse-galerie » d’Honoré Beaugrand est disponible en ligne.

 

2 réponses

  1. Wow! Merci pour cet article. J’ai appris vraiment beaucoup. Très intéressant.

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